Connaissance d'une des nourrices francophones que je côtoie régulièrement au parc, elle avait trois grands enfants et le poids de 25 années d'expérience professionnelle qui parlait pour elle. Je n'en revenais pas de ma chance, 3 demi-journées par semaine une vraie nounou allait s'occuper de fiston , jusque là habitué à la jeune fille qui reste 2 semaines, ou à sa cousine inexpérimentée, gentille mais pas fute-fute.
Là on upgradait, on quittait la classe éco de la garde d'enfant pour se reposer dans le salon des business.
Avec une professionnelle pareille, pas besoin de longues listes de recommandations, elle savait.
Fiston est un peu difficile pour les repas… pas de problème, elle savait.
Au parc, il faut le tenir à l'œil parce qu'il aime bien tenter des figures acrobatiques pas toujours homologuées, de préférence en haut du toboggan… pas de problème, elle savait.
Pour descendre les marches du perron, je préfère que fiston ne soit pas dans la poussette, c'est dangereux et ça abîme le matériel… pas de problème, elle savait.
Qu'est-ce que c'était commode d'avoir affaire à quelqu'un qui savait tout.
Dès le début de la deuxième semaine, il m'est apparu qu'elle ne devait pas savoir que quand on part une bonne partie de l'après-midi, avec goûter au milieu, c'est mieux de prévoir une couche et des lingettes. OK, pas de problème, elle avait compris.
Dès la fin de la deuxième semaine, je me suis aperçue qu'elle quittait la maison après le réveil de fiston, avec retour prévu en fin d'après-midi, sans penser à chauffer et emporter le biberon du goûter préparé à cet effet, et dûment signalé. Coup de téléphone sur son portable, retour à la maison sans une allusion. OK, j'imagine qu'elle avait compris.
Au début de la troisième semaine, j'ai rendez-vous chez le dentiste, et quitte donc la maison en même temps qu'elle.
Lorsque j'arrive devant la porte, je trouve fiston engoncé dans sa poussette, qui attend que Perfect nounou sorte des toilettes. Je trouve ça étrange, mais elle me dit que c'est plus pratique… elle doit savoir, mais bon, c'est étrange quand même. De là, je lui demande comment elle compte descendre la poussette, chargée des presque 12 kilos de fiston, parce que vous savez que je ne veux pas que vous la descendiez comme on descend un trottoir, c'est dangereux si elle vous échappe et, au risque de me répéter, c'est mauvais pour le châssis. Non, non, Perfect nounou va porter la poussette, pas de problème, elle a compris.
Je pars vers mon rendez-vous mais quand même, je me demande.
Alors je reviens sur mes pas et je me planque derrière la voiture des voisins.
Je me sentais un peu ridicule, mais un truc me turlupinait, je voulais en avoir le cœur net. Est-ce que c'était cette manière agacée qu'elle avait de me couper la parole dès que j'essayais d'exprimer une attente nette et précise qui m'a mis la puce à l'oreille, allez savoir.
Toujours est-il que j'ai pu vérifier que Perfect nounou faisait comme je le craignais et que je pouvais bien dire ce que je voulais pour mon enfant, elle devait savoir mieux que moi. De retour de chez le dentiste, je n'ai rien pu dire, la bouche tellement anesthésiée que même mon "see you Wednesday" est passé en pertes et profits.
Evidemment, c'est la première chose que j'ai évoquée la fois suivante, je lui ai dit que je l'avais vue et que pas dans les escaliers blablabla - avec la sensation de me répéter un peu beaucoup - … OK, OK, it's OK, elle a compris c'est bon maintenant.
Sur ce, elle me laisse réfléchir jusqu'au vendredi et bien le bonjour chez vous.
Je n'aime pas du tout, mais alors pas du tout, qu'on me fasse sentir coupable de vouloir faire respecter le peu de consignes que j'ai par rapport à la sécurité de mon enfant. Et j'apprécie encore moins de devoir traiter avec une personne de mauvaise foi et qui ment pour avoir la paix, on a passé l'âge.
J'étais sur le point d'appeler Justin pour cette histoire de congé, quand j'ai avisé le calendrier sur le mur. Si Noël est toujours le 25 décembre, c'est un jeudi. Idem pour le jour de l'An. Et elle ne travaille pas chez moi le jeudi… du coup je ne voyais plus trop le rapport mais on s'est dit que ça devait être l'usage d'offrir le pont et on a donc décidé de lui payer le vendredi 26 pour qu'elle reste en famille, notre cadeau de fin d'année quoi.
"OK, mais montrez-moi le calendrier, c'est pas un cadeau, je vous dis que c'est férié".
C'est là qu'elle a commencé à me fatiguer, très sérieusement.
Non, ce n'est pas férié, il fallait vérifier avant de m'agresser avec tes acquis sociaux et tu pourrais dire merci puisqu'on te donne une journée de repos en famille, au pied du sapin, c'est Christmas spirit.
Peut-être qu'elle aurait préféré une carte-cadeau ?
Sur ce, commence la quatrième semaine, ce matin.
J'étais en train d'écrire au sous-sol, pour rester loin des yeux de fiston qui se cramponne à moi avec l'énergie du désespoir le plus intégral dès que Perfect nounou est dans les parages.
J'entends la barrière de sécurité qui ferme l'escalier s'ouvrir et Perfect nounou qui s'annonce.
Il fait -5°C dehors et elle veut vérifier que ce n'est pas une très bonne idée d'emmener fiston cultiver des engelures au parc… je croyais qu'elle savait.
Et puis fiston s'est pointé en haut des escaliers.
Puiqu'elle l'avait quitté dans le salon et que c'est bien connu qu'un enfant de 18 mois ça ne se déplace pas, Perfect nounou n'avait pas refermé la barrière.
Comme ledit enfant cultive à plein temps son option triple saut avant, il s'est lancé.
Oui, tout l'escalier la tête la première.
Après avoir ramassé fiston qui hurlait, j'ai demandé à Perfect nounou de s'en aller.
Elle a essayé de dédramatiser et m'a coupé la parole pour m'expliquer que les accidents arrivent tout le temps, qu'elle le sait puisqu'elle officie depuis 25 ans.
Fiston, qui ne jure que par son "bye-bye" à présent bien maîtrisé, a interrompu ses sanglots, et sans que je dise rien, s'est tourné vers elle et lui a très distinctement dit "au revoir", deux fois. On aurait dit Giscard d'Estaing un peu.
(Rassurez-vous, deux bosses, quelques bleus et une grosse peur)