Comme précédemment mentionné, Justin a quitté le navire pour 9 jours, préférant des réunions sans fin dans des salles surchauffées et un nombre incroyable d’aller-retour entre plusieurs capitales européennes – tout ça pour garder son statut Silver pouilleux qui ne donne même pas accès au salon où tu manges des œufs de lump pour pas un rond mais chut, à notre remuante compagnie.
Après plus d’une semaine, nous sommes encore tous là, y compris, Ô surprise, Chesapeake qui a pourtant testé de ma savate en miaulant plusieurs nuits vers les 2 heures du matin, pour boire, sortir, déclamer un peu de Ronsard au clair de lune, qu’en sais-je dans le fond.
Quand Justin m’a annoncé les dates de son voyage, je suis allée visualiser l’ampleur du tour de force qui m’attendait sur le calendrier, et là, stupeur, tremblements et mini-arrêt cardiaque. Il fallait qu’il parte pilepoil en même temps que lasuper nanny qui prend Timothée en playdate avec un petit voisin deux matins par semaine et n’aurait pas été contre un peu d’heures sup’ le week-end pour m’aider. Super nanny qui n’avait jamais quitté le territoire américain, limite jamais mis les pieds sur la côte pacifique mais qui d’un coup s’est dit « Et si j’allais voir ma sœur paumée dans une banlieue glauque irlandaise, en novembre, ça devrait être joyeux ». De là à y voir encore une preuve de l’esprit sadique et du sens de l’humour un peu barré de l’Univers tout entier travaillé par le besoin de me nuire, il n’y a qu’un pas, avouez.
Comme je ne suis pas ratte, j’ai sous le coude quelques conseils en cours d’homologation par le Mother of the Century Comity afin de vous épauler en pareille situation.
- Pour commencer, ça ne sert à rien de se faire remarquer à soi-même que l’on est la première personne de plus d’un mètre à nous adresser la parole depuis au moins deux jours. Ce genre d’observation n’est d’aucune utilité, ne fera rire personne et passera au-dessus de la tête de votre auditoire qui, je vous rappelle, n’atteint pas le mètre.
- Il faut utiliser au maximum l’école. Si ça ouvre à 9h15, vous pouvez vous planter devant la porte dès 9h, mouflette hurlante et écumante sanglée trop serrée dans sa poussette, il y a de bonnes chances que la maîtresse en ai ras le bol et ouvre exceptionnellement laporte un peu plus tôt en vous conseillant néanmoins de retirer la doudoune à cette pauvre enfant cramoisie. Idem pour le départ, si ça se termine à 12h15, qui va chipoter si vous arrivez, l’air d’avoir couru un 200 mètres haies, un tout petit peu avant 12h30 ? Oh, ça va, pour une fois. Et puis, sans vouloir balancer le père de la petite Liam, vous ne serez de toute façon pas la dernière.
- Je sais que c’est difficile mais il faut savoir se faire violence pour le bien des enfants, alors exit l’aspirateur. Vous devez déjà vous occuper de la vaisselle sale, sous peine de plomber votre empreinte carbone en flinguant le stock des assiettes en carton prévu pour les anniversaires – et, hum, vu les 57 lingettes quotidiennes utilisées par jour sur l’auguste érythème fessier de mouflette, ça va peut-être suffire au rayon j’aime tellement ma planète que je me torche avec. Ah, et puis il faut s’occuper du linge sale aussi parce que vous êtes une indécrottable radine qui dit que si, si, 3 pantalons par enfant ça le fait. Pour le ménage donc, c’est niet.
- Pour les repas, faîtes confiance à la science. De nombreuses études américaines l’affirment, un repas composé de Goldfish – petits crackers au fromage en forme de poissons, et pâtes au ketchup couvre l’ensemble des besoins nutritionnels = produit laitier+poisson+féculent+tomate (et céleri si vous prenez du ketchup bio, youhou, 2 légumes).
- Ne pas hésiter à mettre cette grande pensée tibétaine en pratique : « le cri vient à toi, ne lui ouvre pas l’oreille ». Bon, moi qui ai suivi un stage d’imprégnation bouddhique, via mini-conférences de 3 minutes de Mathieu Ricard sur Youtube, je suis habilitée à vous traduire cet enseignement, incontournable pour tout parent qui veut survivre : la boule quiès n’empêchera pas vos noctambules d’enfants de chouiner de 3 à 4, mais elle vous permettra d’être reposé quand viendra l’heure d’aller les chercher, sur les coups de 6 heures du mat’. Après crash test, c’est mieux de n’en mettre qu’une, dans l’oreille opposée à celle reposant sur l’oreiller si le karma veut que vous dormiez sur le côté, sinon tant pis pour vous. Ce que ne vous dit pas la pensée tibétaine c’est qu’il faut changer la bouboule d’oreille à chaque retournement, sinon ça ne sert plus à rien et vous entendez à nouveau fort et clair.
- Le DVD est votre seul vrai ami. Et si d’aventure vous cliquez sur « Repeat play », en faisant semblant de vous étonner, au bout de 2h08 de Chapi Chapo, que ça dure bien longtemps cette affaire, personne ne vous en voudra. Hooouuuu, c’est mal, vous n’assumez pas. OK, mais sachant qu’il fait nuit noire à 17h, que vous avez déjà fait 3 fois l’atelier cookies cette semaine, suiviinévitablement par l’atelier « Laisse Maman, c’est moi que j’inonde la cuisine je fais la vaisselle », il est peut-être temps de lâcher du lest.
Si avec tout ça vous ne trouvez pas le temps de vous faire une teinture, un gommage, 164 séries de 50 abdos, le dernier prix Femina et un bœuf Bourguignon mijoté à la perfection pour le retour du mari fourbu par la classe éco qui fait mal au dos, c’est que vous n’avez pas assez regardé Mad Men. Z’êtes pas au courant ? C’est le grand retour de la femme des fifties.
J’aimerais bien moi aussi me faire la malle pendant presque 10 jours pour dormir dans des hôtels avec sèche-cheveux et chaîne de cinéma à la demande, lire si je veux, manger au resto tous les jours, sans avoir de courses à faire, de menu à improviser ni de lave-vaisselle à vider en faisant attention avant de le refermer que la mouflette ne s’y soit pas planquée, à dormiiiiiiiiir, oui, des heures d’affilée, sans pleurs à identifier, sans se gourer de chambre parce qu’on a la tête dans le fion et qu’on a cru que c’était lui et non, raté, c’était elle mais maintenant c’est eux deux, jackpot. Je rêve d’oublier de ne pas oublier de racheter du lait, des bananes et des œufssous peine d’une mise en grand péril de l’équilibre alimentaire familial. J’aimerais pouvoir me mettre en jupe sans avoir à me tortiller devant la glace en pied de la cuisine pour savoir si quand je mets mouflette sur le petit toboggan il n’y a rien qui pourrait aguicher le bon père de famille venu là pour l'heure réglementaire de quality time avec ses enfants. J’aimerais pouvoir mettre mon beau pull noir aussi, le seul qui n’a pas de bouloches parce que je ne le mets jamais car je vous le dis « pull noir le matin, gastro en chemin », et à vous le joli mouchetisfaçon Pollock sur le 35% cachemire.
Mais bon, j’ai des responsabilités moi, tout le monde ne peut pas se faire remplacer comme ça, au pied levé.
Alors je m’achète des pantalons en velours sur internet et laisse mes jupettes où elles sont, de toute façon elles ne doivent plus m’aller. Je me couche à peine plus tard que mes monstres parce que, c’est bien connu, ce sont les heures avant 21 heures qui comptent. Je m’enfile les restes d’Halloween en guide de dessert et je me demande ce que ma vie va devenir quand j’aurai tout mangé le chocolat.
Me restera plus qu’à tout fumer les Craven A j’imagine.
Il y a encore quelques jours, j’étais débordée, noyée sous un tas de trucs à faire-penser-organiser-téléphoner, et je me disais que j’allais imploser. Ah, mais que faire pour oublier la tentation d’une semaine toute seule aux Bermudes, sans rien d’autre à me soucier que remettre un peu de crème sur mes épaules avant la fin de mon troisième (cocktail) roman ?
Certaines auraient choisi la solution baby-sitter d’urgence, auraient refilé les monstres pour aller profiter de l’été indien en terrasse en papotant avec des copines compréhensives, seraient allées au cinoche, auraient braqué la zone commerciale la plus proche. Mais pas moi, ça non. Quand il s’agit de se compliquer l’existence, je ne me prive pas, je fonce tête baissée dans les panneaux que Dame Nature tend sur le chemin qui va de ma portière de voiture à ma porte d’entrée.
Samedi fin d’après-midi, retour de promenade. Heure du dîner de mouflette, qui le fait bien savoir, et fiston qui n’a pas volé un passage par la baignoire. Un peu occupée donc. Et là, que vois-je, se traînant lamentablement en essayant d’échapper aux mouches, à quelques pas du perron ? La réponse à mes vœux d’overbookée, une sorte de poupon Corolle qui parle-mange et fait même pipi, mais en version poilue avec les griffes de Freddy.
« Oooooh Maman, un nécureuil, il est mignon Mamaaaan ». Et paf. Il est pour qui le bébé nécureuil d’après vous ? Qui c’est qui a gagné le droit de se taper l’interminable et passionnante lecture de forums spécialisés en rongeurs pour savoir quoi lui filer à becqueter, comment le tenir au chaud, quelle langue lui parler et trouver sa couleur préférée pour les mitaines tricotées main de cet hiver ? Hein, qui ?
Moi, l’overbookée, celle qui croyait ne rien pouvoir faire de plus durant les heures ouvrables, celle dont le niveau d’énergie flirtait avec les -50 vers midi.
Avant tout, lui donner un bain pour le débarrasser des puces et des œufs que les mouches auraient pu avoir le temps de pondre sur lui, puis donner une solution de réhydratation toutes les 3 heures pendant 48h, avec ravitaillement à 4 heures du mat’ la première nuit tellement j’angoissais de le retrouver tout momifié au matin. Ensuite, trouver du lait de brebis pour préparer une mixture plutôt bonne avec de la crème liquide et du yaourt à la vanille. Après avoir réussi à le déposer sur votre balance de cuisine, et à l’y faire rester, les 4 papattes griffues bien à plat, donner 5% de son poids à la pipette toutes les 4 heures cette fois. Puis, lui masser le ventre pour qu’il digère et urine sur vos doigts, voire plus si affinités. Bouteille d’eau chaude à renouveler toutes les 3 heures aussi pour qu’il n’hypothermise pas, ou déposer la moitié de sa boîte sur une couverture chauffante, en faisant gaffe d’isoler le fond de la boîte parce que les fils électriques apprécient bof-bof l’urine de rongeur, et la laine pas mieux. Préparer et donner le repas des enfants est soudainement devenu d’une facilité déconcertante. Changer une couche, hygiénique presque. Les appels de mouflette avant l’aube, une douce mélodie à côté des couinements qui ont entrecoupé mes cauchemars de nécureuil perdu dans la maison.
Mais pourquoi ne l’ai-je pas écrasé, l’air de rien, en marchant dessus ?
Mais parce que Dame Nature me connaît, elle sait que je suis le plan B de tous les tombés du nid. J’ai commencé jeune, avec un mulot frigorifié dans une flaque de neige fondue. Roudoudou a été choyé quelques jours avant de repartir vers les siens, entre les murs de la maison où il a coulé des jours aussi paisibles qu’heureux, éperdu de reconnaissance. Ou plutôt, une fois le mensonge parental mis à jour quelques années plus tard, a été choyé quelques jours avant de couler, littéralement, dans un fond de bouteille de bière, laissée près de sa boîte par mon père. Le Roudoudou est mort bourré, toujours plus sympa que transformé en bâtonnet glacé. Ont suivi deux chatons rejetés par leur mère qui les tabassait sur le bord de la route. Pathétique, comment résister et continuer son chemin ? J’ai réussi grâce à l’aide d’une copine à les refourguer à un poissonnier, bonne affaire pour les matous. Ensuite, mon plus grand coup d’éclat, ça a été l’agneau tout juste né, que sa mère avait largué en haut d’un monticule rocheux, au fond d’une forêt basque où je faisais un break au milieu de mes révisions de partiels. C’est qu’un agneau pèse déjà 5 bons kilos à la naissance, et que ce n’est pas forcément très coopératif quand un humain s’approche et le prend dans les bras pour lui éviter de crever là, en lieu et place de l’excellent gigot qu’il est en droit de devenir. Une marche de trois bons quart d’heures, imaginez l’exploit.
Puis sont tombées à côté du hamac où j’espérais couler des vacances heureuses deux bergeronnettes toutes petiotes à qui j’ai donné la becquée et qui ont fini par apprendre à voler, puis à se décider à suivre leurs congénères jusqu’en Afrique, mais non sans être venues me dire au revoir. La bergeronnette est très civile.
Je n’ai peut-être pas la main verte, mais la faune est mon amie et elle le sait. En haut de la rubrique « en cas d’urgence », c’est mon nom qui apparaît, je suis connue même du loup blanc.
Quant à mon nouvel ami le nécureuil, et ceci n’est pas le mensonge parental de l’histoire, je lui ai dégoté un recueil top qualité dans une ferme des environs, avec véto bénévoles et forêt adjacente. J’ai même un numéro de référence et je peux téléphoner pour prendre de ses nouvelles. Mazette.
En repartant de la ferme, au premier feu rouge, mes yeux sont tombés sur l’un de ses semblables écrasé, comme j’en vois toutes les semaines en promenant les enfants.
En enquillant l’heure de route du retour, je me suis dit que quand même on fait parfois des trucs pas très rationnels.
39 ans, pyrénéo-parisienne expatriée pour quelques années dans le Maryland avec mon mari Justin, Timothée (4 ans), Alice (2 ans) et notre chat Chesapeake.